Michel Diaz

Lignes de crête, de Michel Diaz.

Editions Alcyone (collection Surya)

ISBN : 978-2-37405-056-0

Michel Diaz, né en Algérie, vit à Tours où il a enseigné la littérature et l'art dramatique jusqu'en 2008. Spécialiste de l'œuvre d'Arthur Adamov, il lui a consacré une thèse de doctorat où il étudie ce qui en constitue la radicale singularité. Attiré très tôt par la poésie, il a surtout, d'abord, écrit pour le théâtre une douzaine de pièces dont quelques-unes ont été publiées (P.-J Oswald, J.-M. Place), représentées ou diffusées à la radio sur France-Culture.
Il est aussi l'auteur, chez différents éditeurs (P.-J. Oswald, J. Hesse, Chr. Pirot, L'Ours Blanc, Cénomane, Musimot, N & B, L'Amourier), de cinq recueils de nouvelles, d'une dizaine de livres d'art (poèmes et proses poétiques) en collaboration avec des artistes, peintres ou photographes, et de plusieurs ouvrages de poésie. Il a également contribué à de nombreux livres d'artistes à édition limitée et à la réalisation de "livres pauvres", à destination de médiathèques, musées, ou collections privées.

Lignes de crête, fragments d'errance, livre nourri des rêveries, méditations et réflexions suscitées par la marche, s'articule en quatre parties successivement adressées à Walter Benjamin, Friedrich Hölderlin, Claude Cahun et Alejandra Pizarnik. Deux femmes, deux hommes. Quatre figures de penseur, artiste et poètes, dont le parcours de la pensée, la vie sans concessions et le destin tragique, dessinent des figures d'une intense humanité. C'est porteur de cet héritage irradiant ses forces obscures et lourd d'ombres incandescentes que l'auteur de ce livre chemine, en bordure de failles, en suivant, sur la sente des jours noueux, le tracé incertain et mouvant de ses propres lignes de crête, mais les yeux posés sur un horizon qui ouvre, là-bas, vers demain, sa lumière toujours espérée, ses clartés parfois reconquises dans un élan inassouvi d'acquiescement au monde.

Vous pouvez écouter des poèmes de Michel Diaz en cliquant sur la flèche du fichier MP3, tout en bas de page, après la recension de Marie-Claude San Juan sur Lignes de crête.

 

 

TEXTES

Préambule

Pays enveloppé de silence, de nuages et de bleu, recouvert d'une brume légère ou d'un voile, celui de la patiente réticence à s'offrir à qui ne le mérite pas.
Un oiseau déchiré par le vent tombe dans l'herbe haute, pousse un cri échappé à la nuit, qui a gardé un peu de givre et de chaux vive.
Monte un chant de dessous les pierres, apporté par le même vent, une voix inaudible mais qui, parfois, peut faire peur sous la machinerie colossale du ciel.

Et devant, ces chemins qui s'enfoncent dans la montagne, se perdent à travers les sapins et les hêtres, parmi les buissons de gentiane et de genévriers, sinuent sur les lignes de crête, s'égarent sur l'infinitude des hauts plateaux où l'on perçoit l'écho lointain, déformé par le temps, du sauvage et du primitif.
Aussi, quand les semelles foulent les cailloux, dérangent leur silence, on entend le son sourd, mat et puissant, cette respiration comme animale, de la solitude saturée de présence, que l'on cherche à traduire, non par les mots de la parole, mais par une manière de musique, par un rythme intérieur, un obscur battement, comme une cadence du sang, qui est ce qui respire tout autour et nous réaccorde au vivant.
Comme si, passant à travers un rideau, sans même s'en apercevoir, on entrait dans un autre monde. Celui de ce réel dont nous avons perdu l'usage.
Mais c'est aussi une avancée, sans césure, dans l'écoute du monde invisible où s'enracinent nos pensées les plus archaïques et dont nous recherchons toujours la clé:

**


feu de joie

il n'y a que l'errance
qui soit son début et sa fin
sur ce peu de terre habitable

où la mort est toujours plus vaste
les sables du désert plus proches
plus nombreux ces vents de folie
de poussière et de sel
qui défient le soleil
cette bouche d'enfer

il n'y a d'horizon
pour les yeux faméliques
dans le jour aveuglant et torride
que ces mirages secourables
au sang usé des illusions
et la vieille et vaine souffrance
de l'humaine calamité

alors aller
marcher en claudiquant
dans la conjonction suffocante
des astres et le noir de fumée

– sur le bûcher des certitudes
nous n'avons plus au cœur
qu'un sombre feu de joie
et une boussole brisée


passage du col

sur le plus âpre du
versant les nuages s'écorchent
suintent un sang pâle qui s'en va
vers des migrations hasardeuses

le ciel
est un miroir au bleu fêlé
où traîne encore un peu de l'ombre
que les vents de la nuit ont posée sur la terre

là    qui est
sans y être
quelque chose est là
où la respiration se pose
en bordure de l'air
où le cœur attend que la brume
achève de se déchirer

quelque chose qui tourne
à l'angle du silence
avec pour tout bagage
la seule couleur de l'instant

– rapace
qui dérives
milan    les yeux aveuglés d'aube
ignorant le regard de celui qui l'observe
cherchant à quoi se noue
suspendue ainsi dans le vide
la force de sa solitude
son féroce et indépassable héritage

ton plané silencieux
dessine le tracé d'une âme
perpendiculaire à la mienne
guide l'air qui descend et
remonte dans ma poitrine

il n'y a pas de quoi
se sentir misérable
de marcher dans la même blessure
tout au long de sa mort

ici
le jour levé
dans ses exhalaisons terrestres
et son immensité perdue
sur les chemins des pierres
est un baiser léger posé
sur mon épaule

cela suffit
à la très humble mais fervente joie
de se sentir vivant !

ici
au milieu de ce qui est là
après les sueurs de la nuit
apparaît parfois dans les clairs de jour
et n'a jamais de cesse

dans son œuvre de force sourde
et de buisson ardent

Section Walter Benjamin

**

trobador

comme dans le blanc de ses linges
se révèle une absence accueillante
le passage d'une ombre que rien
ne laissait annoncer

parole est celle qui se cherche
dans l'émergence de son souffle
et son jaillissement de la source
au silence

un silence qui vibre
comme écho du destin
qui prend appui sur ce que l'ombre
cèle de possible clarté

un silence qui vient chercher
dans le remuement de la langue
ce qui livre et délivre
et que la parole ne savait pas
mais qui se disant la dépasse

devenant cet outil qui rêve
découvrant d'elle-même
ce qu'elle dit du monde
se consumant et s'éclairant
tout à la fois dans l'affirmation
de sa seule présence

présence au monde désaxée
dans son refus fragile
de n'être que dans l'évidence
où se tient l'apparence des choses


ardeur

la rose de mélancolie
et le vent des soupirs
ont échangé leur neige

pour attiser ce peu d'éclat
devenu larme ou songe
dans les labyrinthes d'un cœur
qui veillait sur sa lampe d'ombre

moment de l'aube
si belle     écorchée vive
où se déchire le nuage illuminé
par la blessure d'une étoile

comme une rose de rosée
devenue flamme

– à la fin
une fleur inouïe et pure
s'échappe à la pointe de l'être

et tremble

à la fin
quand s'ouvre
la brûlure de l'esprit
jusqu'aux racines

Section Hölderlin

**
le châtaignier déraciné

versant ouest
ce qui vers le maquis bascule
gît cet arbre sabré
par la foudre

tête en avant jeté
dans le torrent des pierres
soulevant dans sa ruine
des éclats d'incendie

ses racines
dressées vers le ciel
sculptées dans le silence
lui sont un immobile poing levé
qui renverse l'ordre d'un monde
réglé sur la balance du soleil

dessus dessous se sont perdus
dans le chaos de la rocaille
invitant le regard    égaré
qu'une lumière noire aveugle
à une désobéissance radicale
née de sa première stupeur

instant de nuit profonde
coulée de lave dans les yeux
où le temps suspendu
par une seule image
doit revenir dans le regard

qui doit apprendre à recouvrer
le temps de sa propagation


arbre avec oiseau

l'arbre tourne
son ombre vers nous
tilleul ou acacia
quand s'affutent nos soifs

sa main levée
sépare les nuages
pour ouvrir un berceau à la pluie

lui sait
couvrir nos corps de feuilles
leur tremblante clarté de vitrail
et déposer une prière
dans les plis de notre sommeil

avec l'oiseau
merle ou mésange
perpétuant les gestes de l'amour
ils peuvent rire de la mort
qui se prend au sérieux

ce pouls inerte
qu'une lame d'agonie balaye
entre la tombée de la nuit
et l'incertain lever du jour

mais c'est sans importance
rien ne persiste dans nos voix
qu'un vent jauni cherche à trancher

que les rêveries du matin
enlacées à quelque parfum
où se retrempe la lumière
qui danse entre nos doigts

Section Claude Cahun

**
à l'orée du silence

source qui cherche son chemin
regard lucide cœur égaré
creusant dans son errance
le lit d'un songe aventureux

source qui cherche son secret
au bord du soleil et des lèvres
à travers l'âpreté des déserts
et l'outre-moi du noir
immense

à l'orée du silence
et du vide    à travers
son pays d'arbres morts
dans un murmure de poussière

où la lumière prendrait corps
pareille à un éclat de rire
aveuglant le regard
et dissipant la soif

clarté
comme un éclair de nuit
qui éclaire soudain    par mégarde
ce qui nous échappait


qu'importe

qu'importe que les heures
viennent et s'en aillent
puisqu'il reste les fleurs et les arbres
qu'il y a de la pluie pour la terre
une rivière pour la source
et des moments pour le silence

une vague toujours pousse une autre
une trille de merle s'éteint
le cri d'une mouette

le temps passe dessus
sans qu'il s'arrête
sans qu'il creuse une ride
ou le sillon d'une blessure
une cicatrice de souvenir

comment mourir quand
on n'est pas sûr d'avoir existé ?
que l'on sait si peu de son nom ?
qu'on est que présumé ?
qu'on est de nulle part ?
d'une colline d'une plaine
du lointain de l'horizon flou
de la menthe du temps ?

il y a tous les siècles
à regarder venir
avec leur part de ciel
avec des nuits glaciales
des nuits chargées de solitude

avec des temps défigurés
des jours taillés en pointe de silex
et des rêves de déchirure
dans les rideaux qui battent aux fenêtres

il y a le chemin
sous le déroulé des nuages
avec ses bandes de clarté
qui traversent une terre blessée
un rire qui défie tous les silences

un visage étonné de tout
qui cherche dans ses yeux écarquillés
ses éclats dansants de soleil
et les lèvres charnues de l'aube

ce dont ton miroir se souvient

Section Alejandra Pizarnik


Extraits de Lignes de crête de Michel Diaz
© Editions Alcyone, 2019.

 

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Lignes de crête

de Michel Diaz

19,00€ + forfait port et emballage : 4,00€

 

Ci-dessous recension de Marie-Claude San-Juan sur Lignes de crête

Cette recension était prévue, j’apprécie de la relier à mon parcours de la revue Saraswati, où Michel Diaz est présent (note précédente).

 En exergue au préambule, l'auteur a choisi de citer Thérèse d’Avila et Kant, pensées qui traduisent notre faim intérieure, et dans le corps du texte des lignes d’Alain Freixe (extraites de Comme des pas qui s’éloignent). 

 Que dit ce préambule, qu’annonce-t-il ? Un questionnement, une recherche comme en apnée, où l’attention à "la solitude saturée de présence", que révèle la marche, est celle de "l’écoute du monde invisible où s’enracinent nos pensées les plus archaïques et dont nous recherchons toujours la clé". 

On retrouve, relisant ces pages, ce même désir de déchiffrement de l’entre-deux que révèlent les poèmes en prose des saisons : "ce cheminement sur la ligne de partage des eaux" (…) "vers des pierriers d’incertitude au pied desquels peuvent s’ouvrir des trouées de clarté comme des chaos de ténèbres". La démarche est éclairée aussi par la brève postface où l’auteur dit le rôle de la marche dans l’émergence des textes, et celui des "alchimies imprévisibles de la songerie".

 Le livre est divisé en quatre méditations, offertes à Walter Benjamin, Friedrich Hölderlin, Claude Cahun,  et Alejandra Pizarnik. On comprend pourquoi le préambule parle du risque de bascule dans "des chaos de ténèbres", et pourquoi la postface mentionne la "douleur inexprimée".

Terrible marche que celle de Walter Benjamin, ce chemin sans retour (titre du texte), poursuivi par la police allemande, menacé, sans espoir, qui finit par se suicider le 26 septembre 1940, ne voyant aucune issue. 

"s’enfoncer dans sa propre blessure

 inverser le regard   le tourner

  plus profond que soi"

De même, c'est toucher la douleur qu'aborder les années d’Hölderlin proches de la folie, lui qui traça l’injonction superbe qui donne le titre de cette partie, Il faut habiter poétiquement le monde. S’il frôle la nuit de la conscience c’est peut-être pour avoir le courage, en poète, d’interroger le mystère des ténèbres humaines et de tenter les mots qui diront, "seul en sa solitude d’homme et en ses déchirures". 

 Pour aborder... 

"un silence qui vient chercher 

 dans le remuement de la langue

 ce qui livre et délivre

 et que la parole ne savait pas 

  mais qui se disant la dépasse"

Compréhension intime qui fait que Michel Diaz tutoie Hölderlin en ami, en poète sachant ce que l’écriture qui exige rejoint aussi d’ombres douloureuses en soi.

 ‘tu questionnes ce nœud d’angoisse 

  où le sort t’a jeté’

Et pourtant, que ce soit pour Walter Benjamin ou Friedrich Hölderlin, derrière le désespoir la présence de ce qui permet quand même d’entrevoir un autre espace. 

Malgré la mort qui attend Benjamin, on le sait, le dernier texte est titré "comme on ouvre un chemin", et il évoque "une lumière pacifiée", peut-être pas seulement l’illusion d’un espoir avant la mort qui sera le dernier choix, mais la présence de ce qui "libère l’homme de son ombre". 

Et, pour Hölderlin... 

"derrière les yeux 

 ce qui importe est sans visage

 et sans regard"

 (…)

" - à la fin

  une fleur inouïe et pure

 s’échappe à la pointe de l’être"

 Dans le dernier texte dédié à Hölderlin, mélancholia, c’est Hölderlin qui parle : "je suis né dans le corps d’un ange". Mais ange incarné, et privé, amputé, de ses ailes : "Moi, je boite des omoplates". Comme l’albatros de Baudelaire, dont les ailes traînent sur le pont, et qu’un marin "mime, en boitant". Ailes qui symbolisent l’accès au "monde invisible" évoqué par le préambule. "Je" du poète, si fort qu’il est aussi celui de l’auteur du recueil, mais aussi "Je" de tout poète qui serait digne de l’exigence d’’Hölderlin.

Douleur aussi chez Claude Cahun, dans sa soif de liberté. La folie, elle l’a croisée pendant l’enfance, dans celle de sa mère. Mais c’est la guerre qui l’a affaiblie et qui la fera mourir relativement jeune. L’injustice nommée dans le premier texte c’est l’oubli de l’artiste et poète, retrouvée récemment. L’auteur répare l’oubli…

"Il faudra bien un jour, dis-tu" (…)

"que se lèvent ces mots qu’a semés ta parole."

Et, bien sûr, douleur, pour Alejandra Pizarnik, on le sait, suicidée à 36 ans, à sa troisième tentative. Qui peut savoir la source de son désespoir ? Elle est née en Argentine, mais sa famille était venue d’Europe et parlait encore le yiddish (pour elle il y eut surtout l’amour de l’espagnol de l’écriture, cependant). N’est-ce pas pourtant une clé pour comprendre la souffrance de celle qui parle, dans sa correspondance, de ses "vieilles peurs et terreurs", et écrit, dans un poème "Je m’habille de cendres". Une mémoire trans-générationnelle, la trace de l’exil familial, il y a de quoi nourrir un refus du monde réel. Et de quoi renvoyer en soi à "une zone épouvantable, où il n’y a que peur, peur, peur encore" (Journal). Cercle des peurs nées de l’Histoire, le premier texte dédié à Benjamin rejoint peut-être celui qu’habite Pizarnik. 

 La dernière innocence, titre du texte dédié, et titre d’un de ses recueils, fragment emprunté à Rimbaud, Mauvais sang, d’Une saison en enfer. 

Mais Rimbaud poursuit... "La dernière innocence et la dernière timidité. C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons." C’est donc tout cela qu’Alejandra Pizarnik dit, avec ce titre, et que reprend Michel Diaz pour elle. Lui parlant il dit "tu", mais il dit aussi "nous". 

"c’est l’haleine de l’aube

  élivrée de son dernier poids

 venue d’une douleur ancienne

 et des mots qui nous rêvent"

 Son écriture, ou une force mystérieuse en elle, malgré tout.

 "ce n’est rien qu’une force dressée 

 contre toutes les nuits à venir"

 mais si, en soi, elle, "nous"…

 "il est temps de nous souvenir

  qu’en nous veille une inexorable lumière"… 

 alors il y a toujours la menace de la mort, parce que le ciel est "trace d’une plaie muette"

 et les "nuits glaciales" sont

"des nuits chargées de solitude".

 Le dernier texte du recueil, présence au monde, est toujours pour Alejandra Pizarnik, elle dont il lui dit que "La mort est une grande malle en sommeil dans la chambre de ton poème". Mais, de ces mots "sidérés" et "sidérant le regard de celui qui les lit", Michel Diaz demande s’ils peuvent "nous consoler". "Et de quoi ?"

 Paradoxe, que les mots des chagrins et peurs, des solitudes, puissent être consolateurs ? Ou justement est-ce parce que nous retrouvons en nous les mêmes interrogations et qu’on reçoit un baume en lisant qui a affronté ses ombres (comme le fit Rimbaud dans Une saison en enfer, que lut Alejandra Pizarnik). 

 Consolés ? De quoi ? Il répond.

"Peut-être de devoir, face au miroir énigmatique, interroger toujours, sans détourner les yeux, la face sombre du destin."

 et, ajoute-t-il, "de n’avoir pas su assez retenir’ cet intangible espace où s’inscrit ‘la présence du monde et la mémoire de tout ce qui fut".

Ce dernier texte répond aussi aux autres parties du recueil, il peut être lu comme une conclusion du tout. Consolateurs, aussi, les mots de (et sur) Walter Benjamin, Friedrich Hölderlin et Claude Cahun, comme ceux d'Alejandra Pizarnik. Des ombres, des mots pour les dire. Car ce sont aussi "les mots du jeu du vivre et du mourir". Ce que la poésie peut, et ce qu’elle doit (aider à "habiter poétiquement le monde") ce n’est pas mettre du rêve mensonger et de la joliesse sur la réalité, c’est "sans détourner les yeux" écrire la vie, la mort, le destin, le monde tel qu’il est, les douleurs telles qu’elle sont. Même si c’est "en lettres de sable et de vent", comme le fait le monde lui-même, laideur et beauté, ombre et lumière.

Car, je relis encore ceci…

"il est temps de nous souvenir

  qu’en nous veille une inexorable lumière"

Au début de la note précédente, voir aussi ma lecture des poèmes en prose de Michel Diaz (les saisons, Saraswati 16), premières pages de la revue.

 J’ai remarqué, dans les "Coups de cœur" de Silvaine Arabo (in revue Saraswati 16), une recension qui m’intrigue, car elle rejoint un sujet sur lequel j’ai travaillé, pour rendre compte d’un livre de Gabriel Audisio, sur le personnage d’Ulysse (note qui suit). Et que Michel Diaz ait lui aussi consacré un livre à ce mythique méditerranéen m’intéresse particulièrement (je perçois là une porte supplémentaire, essentielle, pour entrer dans sa poésie). Donc, dans Le verger abandonné (éds. Musimot), Michel Diaz fait écrire Ulysse, des lettres pour dire son désir de continuer son errance. Je me demande si l'auteur connaît l’ouvrage de Gabriel Audisio et ce que changera cette lecture (à faire) de ma perception de l’Ulysse d’Audisio. Il me faudra définir le mien… Intéressante confrontation à venir. Mais j’ai trouvé un extrait de la préface de David Le Breton, sur le site de L’Autre livre (association d’éditeurs indépendants, et librairie à deux pas de chez moi…). Dans cette préface je vois des traces qui confortent certaines de mes intuitions (ou hypothèses) au sujet de ce que je pourrai découvrir dans ce livre… Des mots, une citation… 

 Mais je reprends d’abord un passage de la recension de Silvaine Arabo.

"La probabilité, l’espoir d’être, au fond, sur un chemin qui mène quelque part… Il s’agit bien d’une fête spirituelle dont Ulysse prend peu à peu conscience du fond de ses abîmes… même s’il n’aime pas trop à se l’avouer et s’il lui plaît de voiler son hypothétique 'accomplissement' à venir de 'ténèbres'. Une magnifique écriture, comme toujours, chez Michel Diaz." Silvaine Arabo.

 .........

 LIENS

 Lignes de crête, Alcyone, page de l’édition. Présentation, préambule, et quelques poèmes… http://www.editionsalcyone.fr/441615234

 Site de Michel Diaz… https://michel-diaz.com

Poèmes de Michel Diaz, revue Saraswati 16 sur les saisons. Voir le début de la recension. Note précédente… http://tramesnomades.hautetfort.com/archive/2021/04/16/sa...

Le verger abandonné. Livre de Michel Diaz sur Ulysse (qui choisit l’errance). Extrait de la préface de David Le Breton, site de L’Autre livre, pages de l’édition Musimot… Je relève ce qui rejoint mes questionnements et fait, indirectement, le lien avec les thèmes d’Audisio (note du 27-02-21. Gabriel Audisio, l’ancêtre principal, et Gabriel Audisio, ou Ulysse poète, note suivante, datée du 22-03-21).

‘Mais peu à peu, au fil du cheminement, les contours de son monde intérieur s’effacent, et bientôt il ne reste rien de son identité première ni même de ses raisons d’être, sinon un renoncement progressif, une volonté de faire de son exil une errance perpétuelle au bord du monde dans la tentation de n’être plus personne. ‘Le lieu véritable est-il dans l’absence de tout lieu ? Le lieu, justement, de cette inacceptable absence’, nous dit Edmond Jabès. Telle est l’incise du texte de Michel Diaz de laisser dans l’esprit du lecteur un étonnement, un déséquilibre qui en fait tout le prix.’... https://www.lautrelivre.fr/michel-diaz/le-verger-abandonne

Recension © MC San Juan

 

Poèmes de Michel Diaz dits par Silvaine Arabo

Michel Diaz

Michel Diaz

QUELQUE PART LA LUMIÈRE PLEUT, de Michel Diaz.

Editions Alcyone (collection Surya)

Michel DIAZ, né de l’autre côté de la Méditerranée, vit à Tours où il a enseigné la littérature et l’art dramatique. Spécialiste de l’œuvre du dramaturge Arthur Adamov, il lui a consacré une thèse de doctorat et une vaste bio-bibliographie. Attiré très tôt par la poésie, il a surtout d’abord écrit pour le théâtre une douzaine de pièces dont quelques-unes ont été représentées ou diffusées à la radio (France-Culture, la R.T.B.F.), mais il est aussi l’auteur, chez différents éditeurs, de plusieurs recueils de nouvelles et d’une dizaine d’ouvrages de poésie.

Chroniqueur dans plusieurs revues littéraires (Les Cahiers de la rue Ventura, Diérèse, Terres de femmes, Chemins de traverse…), il a également publié une douzaine de livres d’art (poèmes et proses poétiques) en collaboration avec des artistes, peintres ou photographes, et travaillé à de nombreux livres d’artistes.

 ** 

Quelque part la lumière pleut… Ce titre, dont les mots sont empruntés à un poème de Silvaine Arabo, pourrait résumer ce qui donne sens au projet poétique et à la démarche de vie de l’auteur, balisés ici par les trois sections du recueil, Dans l’incertain du monde, S’essayer à vivre plus loin, Travailler à l’offrande. Par-delà ce qui pousse le poète, dans le même mouvement, à creuser les chemins de son intériorité et interroger le réel du monde, ces poèmes, pour la plupart « nés du confinement », sont aussi un regard sur ce monde, tel que la déraison humaine nous l’a fait, qui s’emploie un peu plus chaque jour à le rendre un peu moins habitable. Démêler ombres et clartés de l’être se double, dans ces pages, du questionnement inquiet sur ce crépuscule qui nous menace. Mais au rebours de toute obsession existentielle qui ne cultiverait que ses incertitudes ou ses craintes, ils constituent l’arrière-plan sur lequel constamment s’expriment le combat pour gagner la lumière, la foi dans la beauté des choses et ce qui vaut que l’on chemine (même si désespérément parfois) dans l’amour obstiné de la vie dont la poésie renouvelle toujours la présence.

 

POÈMES

à la nuit, juste avant que le jour ne s’engrave dans ses fonds limoneux, sa face d’un instant lavé d’une grande lumière calme, quand l’oiseau se fait fruit de pierre, que les arbres au fond de la belle eau s’emplissent de leur ombre, que se glissent sous les paupières des vents insomnieux

 

se lève une rumeur, ce règne sur la page consentie, un soupir habillé de feuilles, une voix qui cherche son souffle, un murmure de coquillage où le cœur se révèle et rejette la terre à son opacité, à quoi répond dans son silence un ciel d’étoiles sombres renversé où l’âme errante cherche, comme un ange aux ailes brisées, en quelle éternité de larmes il pourrait se noyer

 

 

 

feuilles évanouies et l’ocre des chemins perdus, la corrosion du demi-jour, cette intuition d’autres sommeils

ruinée, la forêt s’ouvre, enveloppe ses proies, ses jonchaies

instable arborescence d’un appel, ni noirceur devinée d’un cri, ni bruissement des ombres en attente, mais le râle amoureux d’un février lunaire

heure entre vie et mort, heure brève des larmes, yeux grands ouverts qui sont les yeux de l’âme, la chevêche Athéna et son hululement nous ouvrent la splendeur évanescente de l’envers du décor

 

 

  

c’était, cette heure, un puits rempli de voix obscures

 

la seule étoile qui s’y reflétait avait le ciel pour compagnon, ce qui s’en échappait s’en allait dans la nuit épouser les hanches du vent

 

tu te disais cela parce qu’un papillon palpitait dans ta paume avant d’aller brûler dans l’aire de la lampe

 

c’était une heure à fond de sables et de vases avec, autour et au-dessus, ombres sur ombres, ces lents remous d’air noir où la vie se disperse un peu plus, où rien ne nous rassemble

 

tu savais que le temps se cachait dans le battement de tes cils, mais ne pouvais que demeurer ainsi, et enclos en toi-même, comme un arbre veillant le silence de ses blessures

 

peut-être un dieu surgirait-il d’entre ces voix des profondeurs pour faire de cette heure un lit où le soleil se penche, se lave, se nettoie, fait place nette, se repose un instant sur les pages blanches d’un livre qui enseignerait les mystères et la chute

 

le livre, à jamais vierge, de celui qui sait toute chose, et qui te promettrait, sans user d’aucun mot, aux limites de toute pensée, la victoire inglorieuse du doute et de l’incertitude

 

 

 

tous deux perdus entre la flamme et l’ombre, je demeure là, et vous, en votre ineffable présence, chacun sur notre rive, un caillou au bord de la mer, un brin d’herbe livré aux morsures des vents marins

 

mort que l’on dit poudreuse, figure sans contours, je vous devine, au plus profond de vos silences, quand moi, les yeux frôlés par des images qui agitent leurs lambeaux, je reste là, guetteur crépusculaire, dans les franges du temps, quêtant quelque regard sauvé des caprices de la mémoire, quelques mots qui dérivent, et tressant en moi ce murmure qui vous enveloppe d’absence et d’infini

 

questionnant chaque soir qui monte sous la lampe, je vous veille, dormeuse lointaine et si proche à la fois, remontant au rebours de mes heures vers une aube tiède à mes doigts, dans un balbutiant soliloque, au bord d’une parole vaine, toujours prête à sombrer dans une onde oublieuse du jour, parmi flocons et cendres

 

je vous écris ainsi, à voix dormante, dans le grain et la rumeur du sang, dans une combustion très lente et comme dans un rêve à peine saupoudré de bleu

 

 

 

il y a des chemins qui refusent l’espace, hostiles à tout autre ailleurs, et c’est pourquoi le sang, pour s’en défendre, s’éprend de son voyage

 

en vérité, depuis toujours, ayant pris le parti d’en rire, tu as froid, peur et mal, de cet effroi et de ce désarroi, de cet arrachement à la quiétude originelle, livré vif à un monde toujours en guerre contre les vivants et contre la vie elle-même, où la mort annoncée, la peine à exister, la répétition burlesque des gestes, les appels à un ciel impassible, seulement occupé de l’antiquité lumineuse de ses étoiles, laissent peu d’horizon à cette absurde conjoncture qu’est le fait d’être né

 

et quoi faire d’autre qu’en rire, le crâne déjà plein de vent, qu’interroger son corps et sa pensée, affouiller et creuser sans fin, comme on creuse une fosse sans fond, dans l’enchevêtrement des veines et des nerfs, entre ses parois d’os, sans savoir où on est, puisque dans le silence on ne peut rien savoir, on doit juste avancer , ramper dans l’étrangloir où toute voix se brise

 

tout est là, plaisamment, et à n’en pas douter dès le commencement, dans ce mouvement de la gorge pour avaler un peu de l’air et de la matière du monde, comme on le fait pour la salive, une déglutition qui ne va pas de soi

 

déglutir le monde  et le digérer, sans cesser de s’en divertir ni de s’en étonner, le restituer dans le cri et les craquements de tout l’être, les nœuds de l’oppression, l’élan des émotions, mais s’il le faut aussi, dans les spasmes du haut le cœur et le vomissement

 

mais ce ne seront là qu’impulsions de survie, sauvées par les hoquets du rire, comme on se tient debout, au pied du mur, et tient tête à l’inéluctable, comme à la peur, malgré la peur, on fait une grimace et lui adresse un bras d’honneur qui scelle l’assouvissement de sa dérisoire provocation

 

 

 

celui qui penche son visage sur la mer se perd dans la fumée de sel des vagues, le ressac brise son regard dans un bruit d'arbres secs, cliquetis de cailloux à travers les cils refermés

 

creux de temps que ne comble plus rien de l'espace, creux de l'âme que ne remplit plus rien du cœur, ni aucune pensée, ni aucun mot décoloré sur les plis de la langue

 

celui qui penche son visage sur la mer pour se défaire de lui-même, comme au-dessus d'une eau courante ou du peuple invisible qui habite les herbes, celui-là sait qu'il a un mot dans la bouche qui guette ses paroles quand il voudrait parler, mais que pour vérité il n'a que le silence, un silence bardé de cris de peur, de douleur et de guerre, les cris d'un corps vivant jeté parmi les autres corps vivants, mais des cris cachés du dehors par tous les tumultes du monde

 

... un silence où la paix s'alimente de sa solitude centrale, dans la nuit d'une nuit introuvable en son impartageable profondeur

 

 

 

ces mots qui montent dans nos yeux, le cri des chiens jeté vers les étoiles, grave, sourd et usé comme l'est l'eau des pierres, c'est un cri à fendre le ciel qui a mis son poing dans ma gorge, pour qu'aucune nuance tremblante de la certitude incertaine ne puisse le trahir

 

je l'eusse aimé vêtu du lin blanc des paroles, corps ployé dans le vide et grand comme une insulte, égratignant l'eau de ses ongles et frappant sur le dos du vent

 

je l'eusse aimé ainsi, seul au milieu des vagues, nageant comme une bête évadée de son bagne, et seul comme la pluie sur le bois et les fers d'un ponton, et seul parmi les hommes, et seul aussi, oiseau en flamme que nul ne saurait encager

 

je l'eusse aimé crispé, grand pin rougi de foudre par un soir d'orages, intraduisible et seul, au cœur nu du péril, unique survivant d'un impossible dire et d'une impensable pensée

Michel Diaz, Quelque part la lumière pleut

Section Dans l’incertain du monde

© Editions Alcyone

 

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Quelque part la lumière pleut

de Michel Diaz

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Ci-dessous recension de Marie-Claude San-Juan sur Quelque part la lumière pleut. ©️ Editions Alcyone

 

 

tu savais que le temps se cachait dans le battement de tes cils, mais ne pouvais que demeurer ainsi, et enclos en toi-même, comme un arbre veillant le silence de ses blessures

Michel Diaz, Quelque part la lumière pleut, p. 13 (le titre vient d’un poème de Silvaine Arabo)

on n’écrit rien avec le rien, même en lisant dans son miroir ce vide qui s’étonne, ni rien non plus avec ce qui s’épuise à lutter contre l’ombre

Quelque part la lumière pleut, p. 25

mais surtout j’écoute le vent, j’écoute les murs, j’écoute les âmes

Quelque part la lumière pleut, p. 71

Je regarde d’abord l’encre de Silvaine Arabo qui introduit le livre (juste après un texte avant-signe). Je la regarde avec la même liberté intérieure que celle que j’ai devant les affiches déchirées que je cherche dans le métro, en capturant du regard des fragments pour recréer un autre imaginaire que peut-être personne n’aurait vu. Évidemment, là, nulle affiche déchirée, mais une création pensée, structurée, de l’art.

 

Cependant je sens que je réinvente peut-être l’œuvre (après tout c’est ce que l’œuvre veut aussi, toujours).

 

Ivresse des vents, est le titre de l’encre. Et voilà, avant d’être un lieu du livre de Michel Diaz, ce qui prolonge ma lecture de Capter l’indicible de Silvaine Arabo, livre où l’air et le vent font l’épure du réel. Mais dans ce livre de Michel Diaz, ouvert par cette image, dans les dernières pages surtout, celles de l’espoir, épure par l’air et le vent, aussi. Parenté d’univers dans l’exigence du regard et de l’écriture. Pas étonnant que ce livre de l’un soit dédié à l’autre. Par la dédicace, par le titre, par un exergue, par la citation finale et bien sûr avec cette encre.

Alors je regarde encore et reviennent deux vers de Silvaine Arabo… (Capter l'indicible).

Ultime salut au vent 

Et à l’oiseau.

Et des mots de son livre, encore. Jubilation, vertige.

Puis deux autres vers d'elle, même recueil…

Ce grand océan cosmique 

Qui nous interpelle sans cesse…

Toujours dans la présence de l’encre qui offre des clés pour lire ensuite au plus juste les pages qui viennent.

C’est cela que je vois dans l’encre, pas étonnée qu’elle soit là. Car l’Ulysse de Michel Diaz était déjà ce voyageur cosmique, dans l’abîme d’une profondeur, interrogeant le destin, les choix, et la bascule toujours possible vers un renoncement, un néant, ou au contraire l’ancrage d’être, démarche métaphysique au-delà des temps (Le verger abandonné, recension à lire ici, lien en fin de note). 

Dans l’encre, serait-ce Ulysse, ce personnage dont l’ombre contemple un gouffre bleu, près d’une sorte de fleur verte géante ? Gouffre de l’infini, car le bleu est sa couleur. Ombres séparées, deux silhouettes sombres, sur une rive ou un bateau, sous un fragment de ciel mauve et un envol d’oiseaux. La solitude des êtres dans les lieux vidés de vie. Mais ayant lu le livre qui suit, je vois aussi la barque de Charon dressé devant l’âme d’un mort et traversant le Styx avec lui. Alors Ulysse est aussi l’auteur écrivant pendant l’hiver du confinement, entendant la litanie quotidienne des morts, et qui évoque les fantômes des êtres perdus, ces inconnus, mais aussi les deuils personnels, ces présences-absences dans une maison. Comment penser nos vies sans penser la mort ?                      Et comment penser le monde tel qu’il est sans penser ce qu’il fait de la mort ? Cela est dans l’encre comme je la perçois, assez riche pour porter tout l’univers des pages de Michel Diaz en même temps que toutes les méditations de Silvaine Arabo.

Je ne peux qu’associer cette encre au logo de la couverture, belle conception de Silvaine Arabo, qui est la marque visuelle de l’édition Alcyone. J'y vois un infini, de la douceur.

Quelque part la lumière pleut.  Magnifique titre, cet emprunt à la poésie de Silvaine Arabo. Thématique commune aux deux auteurs, la lumière. Croire qu’un sens peut émerger, que l’écriture peut faire advenir et transmettre. Ou que, quelque part, cela s’offre si on le déchiffre. La lumière c’est aussi celle qui sourd du mystère de la camera obscura de nos yeux, au profond du regard, et dans la tension entre écrire et être. 

Mais un texte précède l’encre.

La première phrase offre les trois titres des parties du livre.

Dans l’incertain du monde

S’essayer à vivre plus loin

Travailler à l’offrande

Partir du constat, dire l’intention, agir pour un possible horizon.

Superbe texte, entre prose poétique et philosophie. Constat lucide concernant l’état du monde, et élan pour ne pas renoncer, éthique d’une présence agissante, par la conscience dans la création. Dans ce texte je trouve un souffle qui a la force de celui d'Albert Camus dans Noces ou L’Été. Et justement des refus similaires, la même ardeur vitale pour choisir de FAIRE, et un mot commun, qui vient de la même perception d’une nécessité, résister. Recoudre.

Michel Diaz veut (lui et nous, humains) qu’on travaille à recoudre les fêlures de l’âme, et, avec ce qui nous reste de raison… affronter le crépuscule des désastres à venir. Plutôt que d’accepter le désespoir (frôlé dans certains textes…) il choisit d’écrire que rien ne sera perdu dans l'éternité du silence, tant que (…). C’est donc notre choix….

Albert Camus, qui parle du malheur du siècle en refusant lui aussi le désespoir, veut qu’on sache sauver l’esprit, apaiser l’angoisse infinie des âmes libres. Et il écrit que Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste (…). (Les Amandiers, dans L’Été). 

Recoudre. Cela signifie qu’on part de ce qui est, et qu’on fait lien. C’est tisser avec le réel, pas avec des projections mentales. Du concret. Chez les deux auteurs la nature, pour rappeler notre ancrage dans le présent matériel et le voisinage du vivant. Du réel. Camus insiste, au sujet des amandiers de son texte. Ce n’est pas là un symbole. Non, pas un symbole, des arbres vraiment. De même la mer présente dans les deux textes. Pour Albert Camus, c’est le vent qui vient d’elle. Pour Michel Diaz c’est, dans cette page, celle que va rejoindre une rivière. Lui aussi pourrait insister et rappeler que la nature dont il parle, si présente, n’est pas un symbole. Elle est le vrai chemin pour ses pas de marcheur, l’ombre vraie du soir avec ses odeurs et ses sons, l’herbe réelle, des arbres qu’on peut toucher, des pierres qu’on ramasse (il en posait, raconte-t-il, comptant des jours dans notre hiver confiné). 

Ce texte d’avant-signe, qui préfigure la structure et la dynamique du livre entier, sera à lire et relire, pour qui veut saisir la densité de l’ensemble. Afin de s’en imprégner et d’en saisir la beauté. Il contient beaucoup, tant la perte que la joie, le temps, le silence, le visage et l’arbre. Et il inscrit une écriture qui n’appartient qu’à l’univers de Michel Diaz, une densité particulière, un rythme qui contient du silence, posé dans les virgules, dans les espaces entre les brefs paragraphes (pour le temps d’une respiration), et dans les mots qui donnent à voir, par touches légères (rose, mésanges, arbre). Car le regard ne se trouve que dans l’immobilité du regard, même en marchant.

Chaque partie a ses exergues

Silvaine Arabo pour la première. Cinq vers de Triptyque. Pour inscrire le même regard que celui de l’avant-signe, un constat, et le souffle portant au-delà des douleurs.

Ensuite c’est Léon Bralda, La voix levée (pour un rêve vers un ailleurs autre), et Paul Verlaine, Sagesse (L’espoir …).

Enfin, dernière partie, André Gide, Nouvelles nourritures (le don… l’offrande).

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Dans l’incertain du monde

On ouvre les pages et s’offrent encore des paragraphes brefs, sans majuscules ni points, seulement des virgules pour marquer les espaces intérieurs. Écriture du marcheur qui dessine un chemin, un long couloir de mots où je vois l’image du rouleau de Jack Kerouac (Sur la route), comme si l’horizon d’un voyageur et celui d’un marcheur pouvaient se figurer de la même manière. Mais j’ai en mémoire, aussi, de longs parchemins enroulés, portant des textes sacrés conservés dans des monastères lointains. L’écriture et sa part sacrée, avec ou sans dieux. L’absence des majuscules fait couler doucement un fleuve de phrases, sans angles.

La route de Kerouac c’est une errance, sacrée à sa façon. Celle de Michel Diaz c’est une déambulation, autant intérieure que de pas, un parcours libre avec, comme bagage, le regard, des questions, et, peut-être, carnet et crayon. Les questions, c’est justement ce dont l’auteur dit vouloir créer un nœud coulant qui fera du lecteur inconnu le passager d’un espace de silence de funambule, le réceptacle, en son corps, d’une cicatrice inversée, mémoire d’une brûlure. Ambition, pour l’écriture, d’un pouvoir qui est très loin de la fadeur mièvre.  Une conception de ce que doit être la poésie, le contraire d’une jolie distraction. Conception active de la lecture, faite pour des mains tisonnières capables de chercher la lumière dans les traces du feu qui a brûlé les questions (et les réponses ?) par l’écriture. L’inconnu est aveugle, mais muet aussi. Car pour lire il faut se défaire de son propre regard et de ses propres mots, accepter l’effraction de pensée par les yeux et les mots d’un autre. 

Et effectivement on voit, avec les yeux du poète, traçant un poème-prose, un paysage de feuilles, terre, ciel, et forêt, yeux grands ouverts qui sont les yeux de l’âme.  On est dans un crépuscule d’ombres et étoiles, on entend les voix obscures devinées.

Écriture du temps du confinement, où la réalité extérieure reste cependant violemment présente, un monde toujours en guerre contre les vivants et contre la vie elle-même (…) peu d’horizon à cette absurde conjoncture qu’est le fait d’être né

Il cite Samuel Beckett (… juste avancer) et Michèle Vaucelle (déglutir le monde). Alors il faut écrire, et ce monde le restituer dans le cri. Injonction intérieure, éthique affirmée. Exigence qui croise celle de Jean-Pierre Siméon (La poésie sauvera le monde), quand il définit la poésie comme un acte de conscience aigu en s’appuyant sur Roberto Juarroz, qu’il cite (la poésie… accélérateur de conscience). Ces deux mentions conviennent à la démarche de Michel Diaz, à la brûlure du poème vrai. Et de même ce que dit encore Jean-Pierre Siméon sur la poésie force d’objection empêchant de se détourner du réel tel qu’il est et tel que le livre la poésie. C’est cette vérité du langage qui ne ment pas que propose ce livre, tout en cheminant vers ce lieu où la lumière pleut.

Au bout du réel il y a la mort, celle que pense le guetteur crépusculaire qui écrit, et qui parle de nos peurs, et des impulsions de survie qu’on dresse comme des écrans.  

Ce livre ouvre ses pages, et il renvoie à d’autres chants, tristes ou pas. Au-delà de toute mélancolie il ouvre d’autres livres et entre dans un concerto de poèmes. Pas n’importe lesquels, ceux qui contiennent le feu du duende (Lorca…). Ainsi, le lisant, j’entends, comme en surimpression, le Chant des âmes retrouvées, poème unique qui clôt le livre de François Cheng, ses récits de Quand reviennent les âmes errantes

La mort a eu lieu ; la mort n’est plus, écrit François Cheng.

Et Michel Diaz poursuit sa méditation.

Il est celui qui penche son visage sur la mer (et nous aussi, lisant). Il regarde, écoute, accepte d’entendre les cris de peur, de douleur et de guerre, malgré le bruit des tumultes du monde, bruit  qui les recouvre, masque. Sachant le silence il se lave et nous lave des bruits. Tension d’écriture, dire et les cris et le silence (celui qui permet d’atteindre le centre de la parole essentielle).

J’ai remarqué des reprises de mots sur une même page, toujours en tête des paragraphes. 

Par exemple, tu et peut-être (p.11), deux fois chaque. 

Et, page 17, répétition de celui qui penche son visage sur la mer, deux fois.

Prolongé, page 18, par trois paragraphes commençant par je l’eusse aimé (celui qui…).

Ou ce vent, page 28, deux fois. devant, p.31, trois fois. 

la nuit, tu marches dans toi-même, p.39, deux fois.

tu vis, tout le long de deux pages plus un paragaphe,p.42-43. Anaphore… 

Je pourrais donner deux ou trois autres exemples. Et le dernier, offrande, p.86.

L’effet est rythmique. Ces mots ou bribes de phrases sont comme le battement d’une basse dans une composition musicale, permettant ensuite comme un envol du souffle.

Je relis la page 18 et c’est tout son Ulysse que je retrouve, présence du personnage mythique tel que le voit Michel Diaz dans Le verger abandonné. Solitude libre qui assume tout de ses choix. Ulysse n’est pas nommé ici, pas évoqué. Mais son esprit hante cette page, à cause des étoiles, du corps ployé dans le vide, à cause des vagues, et de cet être, seul parmi les hommes (…) intraduisible et seul (…) unique survivant d’un impossible dire et d’une impensable pensée

Seul comme beaucoup dans ce temps de confinement. 

Et s’il y a le matin, les collines, l’herbe, la terre, l’horizon est vide d’êtres…

Fracture bouleversante, le texte dédié à sa mère. En pleine période d’épidémie et d’enfermement, elle glisse dans l’oubli sans limite. Et il la voit se noyer au fond d’elle-même, puis se perdre, séparée. Texte fort, douleur nue. Là ne viennent pas des échos d’autres textes, ni de lui ni d’un autre. L’émotion surnage, pure, unique. On évoque plutôt des visages. Ce récit éclaire tout ce qui suit. Crépuscule, ciel, oiseau, réel. Même, ou surtout, cette urgence de l’âme dans l’instant mis à nu.

La mort est toujours présente, chaque soir, faucheuse sous forme du galop assourdi d’un cheval, qui peut figurer la litanie des chiffres.

Conscience du temps. Le passé et ses blessures, le futur et son incertitude. La nuit est une île pour le présent. Dans la conscience  du perpétuel inaccomplissement d’être.

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S’essayer à vivre plus loin

ces temps qui nous gouvernent sont comme la misère

Première ligne de la première page de la seconde partie, celle d’une inquiétude dont la dimension est collective, sociale, politique presque.

En écho, une citation de Rilke (p.49).

une clarté crépusculaire est tombée sur le monde (Le livre de la pauvreté et de la mort).

Aux constats tristes opposer l’espoir de l’acte qui répond. Et c’est Patricia Castex Meunier qui sert d’appui à cette ouverture, avec son instinct du tournesol… 

Demeure l’espoir, la nature, et les fulgurances de l’écriture.

Une autre citation, de Catherine Pozzi, accompagne son rappel de la lumière, de l’infini (l’âme est une eau heureuse où tremble l’univers).

retiens-toi de mourir, voici une autre basse rythmique et de sens pour d’autres pages, litanie d’espérance de celui qui sait avoir à accomplir et à marcher encore sur les chemins, regardant les arbres et les oiseaux.

mais surtout j’écoute le vent, j’écoute les murs, j’écoute les âmes

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Travailler à l’offrande 

Offrande… Qui offre ? Quelle offrande, de quoi ? D’abord c’est un accueil offert à ce don qu’est la nature, sa beauté, sa force. Le regard, une acceptation dans la présence à ce réel qui dépoussière l’être de ses inquiétudes, et même des racines des inquiétudes. Accepter l’offrande de ce qui est. S’offrir, soi, à ce qui est.

Et le don majeur, pour qui écrit, c’est le poème, cet acte du "faire", qui crée beauté et sens.

tendre vers (…) cela qui donne raison d’être à l’être.

L’offrande est tout cela, et l’ode au réel.

contre la nuit meurtrière qui pèse sur un monde où erre l’ombre de nos mains défaites

Opposer la présence à ce réel des choses du monde.

Et semer le germe du possible qui mène 

quelque part

la lumière pleut 

Ainsi les dernières lignes du livre reprennent les mots du poème de Silvaine Arabo qui ont donné le titre.  Structure ternaire des textes (comme trois marches vers un lieu), et structure en boucle qui dit une traversée, partant  d’une intuition et d’un savoir (lumière, sens) à la conscience renforcée de cela, après un parcours où les obstacles et les doutes n’ont pas été occultés. 

 

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