Anna Jouy

De l'acide citronnier de la lune, Anna Jouy (collection Surya)

978-2-37405-002-7

Anna Jouy est née en 1956 en Suisse romande. Elle y vit et y travaille. Elle dit elle-même de sa pratique littéraire :
Ecrire comme s'asseoir à nouveau dans le petit ruisseau de l’enfance et ses algues qui courent vers on ne sait jamais où, avec le même vent de fraîcheur qu'il y avait dans les cheveux. Bon, avec le temps, on se rend compte que toutes les rivières sont plus belles encore sur une mappemonde, oui. Mais c’est là que le mystère commence, la source des épuisants rapides. Ça coule toujours et encore. Ce sont des flots d’encre. 
Etre de la navigation intérieure, continentale en somme. Avec de l'eau de moraines et du glacier apéritif. Je ne désespère pas pourtant des tourbillons futurs pour me rendre suave.    
Anna Jouy a écrit et fait des mises en scène de spectacles, écrit également des chansons pour quelques musiciens. On lui doit un certain nombre d’ouvrages : romans policiers, poésie (voir sa bibliographie) ; elle a aussi collaboré à de nombreuses revues de poésie.

Parlant du recueil De l'acide citronnier de la lune, Pascal Meiplat écrit :

" Chacun des poèmes en prose se présente comme une vignette, saisie devant la fenêtre, au bureau, alors que l'aube se fait attendre, dans ce moment qui est chez Anna Jouy le moment du rituel de l'écriture, du face-à-face avec la nuit, du face-à-face avec le jour inconnu qui s'annonce. Du titre, l'écriture a l’acidité parfois poignante; mais aussi des éclats d'autant plus intenses qu’ils sont piquants ou brefs, cette lumière du citron posé dans la coupe où sont rangés les fruits sur la table du salon.
Il y a de la rondeur, de la douceur aussi ; des jeux de mots qui font sourire, et cette richesse d'images, toutes ces heureuses surprises et bonheur de parole, qui rendent sonores le manque, le silence, la peur du vide qui forment le fond cruel du recueil.
Attentive aux mouvements, aux poussées, au vent qui n'est pas chez elle métaphorique, au silence qui s’épluche peau après peau, délicatement, dans la phrase du poème qui recueille la vibration, la danse, ce qui bouge et tangue même imperceptiblement et dont on sait bien, ou devine, que c'est le sens qui, dans la patience attentive, inquiète et douloureuse est espéré et attendu: “Tanguer n'est pas se noyer”, écrit Anna Jouy à la page 18, “ suivre le mouvement, adhérer au flottement et le savoir si essentiel. Y chercher une danse, une appartenance moins raide. (...) des mots qui construisent en soi son propre navire.”
Il n'est pas question de tempête, le lyrisme ou la plainte ne sont pas la volée ordinaire chez Anna Jouy. Non, question de vertiges plutôt, de volonté de rester à flot rageusement; ou encore question de cet effarement, enregistré nuit après nuit, devant ce qui est et qui semble si creux, si fermé, si énigmatique. Nécessité du chemin d’écriture, comparable à celui de Sysiphe quand la poète écrit qu’il faut à nouveau “monter à l’assaut de ta lampe”. Et toujours recommencer pour chercher “une magie concassant la nuit”. Reprendre le rituel de l’écriture matutinale , pour “insister d’une façon qui perce, qui entaille (...) car elle nous doit bien ça”. La lumière.
La vérité et la justice du poème exigent de reconnaître, aube après aube, que rien, ni l'autre présent au détour de quatre ou cinq poèmes, ni le poème lui-même, rien ne saurait combler le manque. Un animal qui passe derrière la haie du jardin et dont on lit la trace dans la neige; la pluie qui pépie comme les oiseaux; le vent qui parle le langage des feuilles, des branches; la “fausse pagaille” des champs de colza, dont aucune des lignes ne se recoupent jamais; cette courte vallée de la Suisse où vit Anna Jouy, et où il manque la mer, l'espace pour étirer l'horizon: figures de l’infime, de la trace, de l’absence.
“Aube y es-tu?” lance le poème. Quand parfois le paysage s’anime alors que la lumière petit à petit pèle l'obscurité, certains matins renouent avec le printemps. Et “le corps a un goût de bois vert”.
C'est la force de la construction de ce recueil; on y vit de pages en pages le passage des saisons; à sa fenêtre, la poète écrit “les circulations invisibles”. La neige, la pluie, les arbres vides, les feuilles; la lumière, le froid. Tout change, bien sûr, c’est par là aussi que le recueil au ras du vivant nous atteint; mais répétée de jour en jour, c’est de pages en pages dans une aube perpétuellement sur le point d’advenir, dans ce suspens, sur le fil permanent de cette hésitation de la lumière que le recueil nous fait tenir. Debout. Voilà “l’entrée du miracle” qu’elle partage avec nous.
“Jamais je n'ai pu convaincre l'éveil” écrit-elle, page 42 ; mais la poésie n’est pas défaite. Le livre fermé, nous reste le goût et la matière de l’aube vue à hauteur d’une vie humaine. Il faut demander à Anna Jouy de continuer à se poster à sa fenêtre. "

Extrait d'une note de lecture de Pascal Meiplat

pour le site Recours au poème.


N.B. Vous pouvez écouter des poèmes d'Anna Jouy en cliquant sur les flèches des fichiers MP3 en bas de page.

Ci-dessous quelques extraits de : De l'acide citronnier de la lune :

Parler de l’arcane de vent, ce mystère qui s’exprime toujours par l’intermédiaire. Le vent parle les branches, les herbes, les vagues…  Autant de langues étrangères. Les apprendre toutes ou se laisser bercer de l’illusion de comprendre. Prendre par les pores et voir le sens fluctuant de ses messages advenir. Je me mets dans le flot, dans le courant d’air. J’ouvre les bras, pas toujours, parfois je ferme et serre, pour une caresse sur la boule de nerfs. J’essaie alors de savoir quelle matière me forme pour n’avoir aucune douceur, aucune légèreté, aucune transparence. Le silence m’appartient, lui seul réagit et résonne à la harpe du vent. Le souffle passe, et dedans au profond, les vibrisses de la parole se mettent en mouvement et dansent. On dirait du corail ou des algues, agités, appâtés par les circulations invisibles des éléments.

 

**

 

Je tousse les miettes du froid
Les poissons du ciel perdent leurs lisses écailles
Bleus des truites de cannes à neige
Ce sont pourtant des jours sans arêtes
Mais j’ai la gorge mouillée au bar des étincelles
Et au collet le lasso de la bise
Qui serre son écharpe sur ma voix

                                                                       **


Pour le fluide blanc de tes lèvres, c'est dehors. L'intérieur n'en veut pas. Après tout, il faut bien que les messages du havane atteignent et prient des dieux plus élevés que ceux du plafond.
Sortir. Aller tirer sur son cigare, une passe de rouille et de tanin à fond de gorge. L’encens Davidoff bénit par tous les temps. Zino dézippe tes lèvres de buées cubaines, un voyage, un soupir. Ce sont les rituels du nuage.
L’ormeau en-dessus de ta tête décloue les cercueils de ta bouche, que l’âme s’élève et file légère entre ses branches.


**


Tanguer n'est pas se noyer. Suivre le mouvement, adhérer au flottement et le savoir si essentiel. Y chercher une danse, une appartenance moins raide. Accepter bien sûr que le bateau ne crée pas la mer mais que le contraire soit une évidence. Accepter qu'écrire n'est pas la parole mais ce mouvement inversé, des mots qui construisent en soi son propre navire.
S’asperger alors. Rester dans l’humidité de la coque et dire l’eau alors qu’il serait si bon, si rassurant de croire que ses mots créent l’écrit, que ses mots font le poème…dans l’écrit, il y a une somme monstrueuse ‒ un océan ‒ de hasards réunis, frappés comme des briquets.

Anna Jouy (extraits de : De l’acide citronnier de la lune)

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Anna Jouy

Poèmes de Anna Jouy dits par Silvaine Arabo